29/08/2003

Education sentimentale

Lorsqu'on tire la vie du rêve, et que l'on fait de la culture de ses sensations, comme de plantes en serre, une religion et une politique, le premier pas alors, ce qui marque dans notre âme que l'on a fait ce premier pas, c'est de ressentir les choses les plus minimes de façon extraordinaire - et démesurée. C'est là le premier pas, et ce pas n'est rein de plus que le premier. […]

Fernando Pessoa, "le livre de l'intranquilité", tome1


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Zapping…

"[…] je montai regarder CNN dans ma chambre. J'aime bien regardé la télé sans le son, c'est un peu comme un aquarium, une préparation à la sieste; et puis, quand même, on s'intéresse un peu. Mais cette fois, j'avais du mal à identifier le conflit en cours. Ces guignols qui s'agitaient sur l'écran avec leurs pistolets-mitrailleurs me paraissaient un peu foncés pour des Tchétchènes. J'essayais de modifier le réglage des couleurs: non, ils restaient foncés. Peut-être des Tamouls; il se passait des choses aussi, chez les Tamouls. Une incrustation en bas de l'écran me rappela qu'on était en l'an 2000; ça c'était quand même étonnant. La transition de l'âge militaire à l'âge industriel, annoncé par le fondateur du positivisme dès 1830, était bien lente à s'accomplir. Pourtant, à travers l'omniprésence des informations planétaires, l'appartenance de l'humanité à un destin et un calandrier communs apparaissait de plus en plus frappante. Même s'il n'avait rien de significatif en lui-même, le changement de millénaire fonctionnait peut-être comme une self-fulfilling prophecy.

Un éléphant traversa le champ, renforçant l'hypothèse tamoule; quoique, à vrai dire, ça pouvait aussi être des Birmans. Malgré tout, nous avancions rapidement vers l'idée d'une fédération mondiale dominée par les Etats-Unis d'Amérique et ayant pour langue commune l'anglais. Bien sûr, la perspective d'être gouvernés par des cons avait quelque chose de vaguement déplaisant; mais après tout ce ne serait pas la dernière fois. D'après tous les témoignages qu'ils avaient laissés sur eux-mêmes, les Romains étaient évidemment une nation d'imbéciles; ça ne les avait pas empêchés de coloniser la Judée et la Grèce. Puis étaient venus les barbares, etc. C'était oppressant, cette idée de répétition; je suis passé sur MTV. MTV sans le son, c'est tout à fait supportable; c'est même plutôt sympa, toutes ces minettes qui se trémoussent en petit haut. J'ai fini par sortir ma queue et par me branler sur un clip de rap avant de sombrer dans un sommeil d'un peu plus de deux heures."

Michel Houellebecq, "Au milieu du monde - Lanzarotte - récit et photos", Flammarion




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05/08/2003

n°106

Je ne trouve pas même consolation dans l'orgueil. De quoi pourrais-je bien m'enorgueillir, puisque je ne suis pas mon propre créateur? Et même s'il y avait en moi de quoi tirer vanité, il y aurait - et bien plus encore - de quoi n'en tirer aucune.

Je gis ma vie. Et même en songe, je suis incapable d'esquisser le geste de me lever, tant je suis dépouillé jusqu'à l'âme de savoir seulement faire un effort.[…]

Pessimiste? Non, je ne le suis pas. Bienheureux ceux qui réussissent à traduire leur souffrance dans l'universel. En ce qui me concerne, j'ignore si le monde est bon ou mauvais, et cela m'est tout à fait égal, car la douleur des autres m'est indifférente autant qu'importune. Dès lors qu'ils s'abstiennent de pleurer ou de gémir (ce qui m'irrite et me gène), je n'ai pas même un haussement d'épaules pour leur souffrance - si lourd au fond de moi pèse mon mépris pour eux.

Fernando Pessoa," Le livre de l'intranquilité", t.1



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